ASSOCIATION pour la DÉFENSE du PATRIMOINE COMMUNAL du pays d'Annot (04240)




UNE MAISON QUI PARLE GREC À ANNOT

Dix signes a priori énigmatiques, gravés sur le linteau de la porte d’une demeure qui défie les siècles, en haut de la rue Notre-Dame, furent incisés en 1785, et n'ont pas fini d'intriguer.
Les sept derniers sont explicitement du grec et se réfèrent à Dieu : θεο placé au centre, c'est le mot θεὸς en grec, et l'emploi de cette langue des tout premiers chrétiens semblent surenchérir sur le linteau qu'on trouve à quelques maisons de là, rue Capone où le monogramme JHS (Jésus sauveur des hommes) se lit en latin, langue usuelle de la catholicité.

Les quatre lettres suivantes sont également explicites : μονι ne peut être que l'abréviation de l'adjectif μόνιμος qui exprime la permanence et qui provient de la racine μένω (demeurer) en grec comme maneo, manere en latin (de cette famille vient le terme bas-latin mansio qui a donné maison en français).

C'est donc une phrase nominale (il faut sous-entendre le verbe être) et les deux termes seront complétés comme des nominatifs : θεὸ<ς>μόνι<μός ἐστι : Dieu est permanent.

En effet la lettre o mikron dans θεο empêche de voir un datif (ce serait un ô méga), et donc une dédicace à Dieu.

Le grec n'exprime pas le restrictif du français, ne...que... et il sera aisé de proposer le sens Dieu seul est permanent, il n'y a que Dieu pour durer, message de foi en la divinité, pour préserver la demeure où passeront les générations et qui elle-même peut subir foudre, incendie ou autre dommage.

L'helléniste fera remarquer qu'en grec classique, l'adjectif μόνιμος décrit l'immobilité ou la stabilité : Aristote dans l'Histoire des animaux l'utilise à propos des huîtres ou des éponges qui ne s'écartent pas de leur rocher, des moutons qui ne quittent pas leur pâturage ; les historiens l'emploient pour marquer la stabilité d'un régime : le même Aristote montre à la fin de sa Politique que la meilleure constitution mélange les caractères des trois régimes – monarchie, oligarchie, démocratie -, et Thucydide faisait expliquer à Théramène et Antiphon, qui avaient renversé la démocratie athénienne pour une oligarchie, leur revirement : ils se rendaient compte que ce régime ne tiendrait pas.

Mais une fois ce message explicité, il reste les trois premiers signes. Un examen attentif (qui avait déjà noté que l'intervalle entre les lettres ο et μ était supérieur de cinq millimètres à celui qui sépare les autres lettres) met en évidence avant le θ deux points superposés : ce signe que nous appelons deux points est utilisé en grec pour passer des lettres aux chiffres (ou l'inverse), notamment dans les comptes que la cité fait graver chaque année pour justifier recettes et dépenses : en effet avant l'introduction des chiffres arabes, puis du zéro qui nous vient de l'Inde, les lettres de l'alphabet valaient aussi bien les chiffres selon un code convenu (qui, selon la place du I avant ou après le V, différencie Louis XIV de Louis XVI).

Nous sommes en présence de ϡϙθ : trois lettres-chiffres dont les deux premières ne sont pas familières aux utilisateurs de l'alphabet grec, dont chacun apprend les 24 lettres allant d'alpha à ô méga ; la troisième est le même θ théta qu'au début de θεο, mais il est ligaturé avec la lettre précédente ; il s'en déduit que le graveur travaillait sur la copie d'un manuscrit, et qu'il n'a pas vu l'identité des deux signes. La lettre θ (théta) est notre TH (théâtre, théorie, thèse) et elle équivaut au chiffre 9.

Pourtant elle est la huitième des lettres de l’alphabet grec usuel. Cela s’explique par le fait que la lettre Ϝ (digamma, soit deux gammas Γ superposés) équivalent de notre -v- a disparu de l’alphabet après l’époque homérique (elle subsiste dans l’alphabet latin : CDEFG).

Celle-ci est en sixième position en latin comme elle l’était en grec, qui la note ς. Les unités (1 à 9) sont ainsi notées de alpha à théta.

Ensuite les lettres à partir de iôta notent les dizaines. On arrive ainsi à π (pi) qui note 80 (et non pas 3,1416 comme aujourd’hui...) La lettre qui note 90 est ce ϙ (qoppa) de notre inscription, c’est le Q de l’alphabet latin, placé entre P etR. En grec, elle a disparu.

Elle correspond au -q- non suivi de -u-, que l’on trouve dans les mots d'origine arabe : nous transcrivons ainsi qibla l’ouverture de la mosquée en direction de la Mecque, ou niqab le voile coranique. Comme pi vaut 80, qoppa qui le suit vaut 90. Ensuite à partir de ρ (rhô) qui vaut 100, les lettres grecques marquent les centaines.

On aboutit ainsi à ô méga, qui correspond à 800. Et pour exprimer le dernier chiffre 900, l’arithméticien réutilise une lettre là encore sortie de l’usage en grec, le sampi (valant -ts- à l’origine, c'est le śade du hittite, d’où son nom en grec (san + pi = sampi) venant de sa graphie usuelle ϡ reproduisant un pi π basculé à 90° et surmonté d’un demi-cercle rappelant le c qui vaut sigma en écriture cursive (ce sigma qualifié de lunaire par les papyrologues). ϙθ c’est donc 99 et ϡϙθ c’est 999, c'est le chiffre le plus élevé que l’on puisse écrire en grec (ensuite, on mettra un signe à gauche de la lettre, et elle sera multipliée par mille : ˏθ vaut alors 9000, ˏϙ vaut 90.000 et ˏϡ vaut 900.000 : donc ˏϡˏϙˏθ vaudra 999.000 et ˏϡϙθϡϙθ notera 999.999 ; et les mathématiciens grecs n’ont pas compté au-delà ; dans cet exemple, on ne reprendra pas trois fois le petit signe des milliers, car il est aisé de comprendre que le premier théta θ est 9000 et que le second sampi ϡ est 900).

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