ASSOCIATION
pour la DÉFENSE du
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(04240)
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Le
miracle de Sainte Anne à Entrevaux
Après le coup de tonnerre de Paris-Match, après le "miracle du
paralysé", les affaires de la sainte, comme dit négligemment Salvadé,
ont repris leur cours favorable.
Pourtant,
après 1956,
un déclin s'est amorcé dans la fréquentation des fidèles et, plus
grave, dans les donations de toutes sortes.
Certains
soirs même, abomination de la désolation, les énormes troncs qui
avaient remplacé les modestes sébiles du début restent désespérément
vides et en 1957, c'est carrément l'effondrement, ce qui provoque non
seulement l'irritation mais les explications
musclées des deux compères.
On
se rejette les responsabilités à grands coups d'arguments spécieux qui
n'expliquent rien.
Quand
tout va bien tout le monde est d'accord, quand tout va mal c'est la
faute de l'autre.
Le plus angoissé paraît être Da Vinci pour une raison connue de lui
seul.
Non
seulement il est mouillé jusqu'aux os dans les opérations qu'il a
engagées, mais c'est un joueur, un flambeur qui vient de perdre sa
culotte au casino d'Enghien.
Il
faut réagir vite, et le Comité d'Honneur avec ses têtes couronnées
n'est pas fait pour les chiens.
On
va transporter sainte Anne dans la boutique de la rue Drouot, avec la
bénédiction de la presse, on va réactiver le film qui n'a peut-être pas
été présenté avec la publicité voulue, on va, on va…
Mais
tout cela coûte les yeux de la tête et le trou de trésorerie de la
société Da Vinci-Salvadé, dont le but est l'exploitation
des objets d'art, se creuse de plus en plus.
Et
c'est la dégringolade, la descente aux enfers que connaissent les
affairistes, escrocs et abuseurs de tout poil : remise d'argent contre
promesses non tenues, traites croisées sur des sociétés bidon, chèques
sans provision, vente des mêmes objets à plusieurs personnes, etc.
On
ne manque pas d'imagination dans la corporation.
Toujours
est-il qu'en deux ans, deux petites années, quarante plaintes vont
s'accumuler à la boutique de la rue Drouot où Da Vinci a fait ouvrir
une sortie donnant sur la cour, en vue d'une fuite précipitée toujours
possible.
Le
premier coup de boutoir est donné par une dame Begault, veuve, qui
explique avoir remis pratiquement toutes ses économies, bijoux,
valeurs, à Da Vinci, soit deux millions et demi de francs pour
l'exploitation de la statue miraculeuse, dont les bénéfices devaient
rapporter 50 %
d'intérêts en 2 ans.
Le
procureur a levé les yeux au ciel : "Comment pouvez-vous, Madame,
croire des promesses pareilles ?"
Et
c'est bien là le secret, comment des promesses grossières, notoirement
irréalisables, visiblement mensongères, peuvent-elles devenir des
attrape-nigauds, des miroirs aux alouettes !
Sur instruction du procureur de la République, le juge d'instruction
Escande délivre la commission rogatoire n° 1565 du chef d'escroquerie
et d'abus de confiance contre Marcel Da Vinci.
Et
c'est ainsi que le 6 mars 1960, l'officier de police principal Jean
BOURG, du 2ème Cabinet des Délégations
judiciaires, se met en chasse.
Mais
Da Vinci n'est plus au 32 de la rue Drouot où les scellés ont été
apposés, il a emprunté la sortie sur cour et s'est envolé vers une
destination inconnue, insensible aux lamentations des 40 victimes qu'il
laisse derrière lui.
Pourtant
les bottes de 7 lieues de l’officier Bourg ne suffiront pas à rattraper
le fuyard qu'on ne peut plus joindre que par l'intermédiaire de Maître
Tixier-Vignancour, illustre boîte aux lettres, par ailleurs candidat
malheureux à l'Élysée.
"A
défaut de grives, on mange des merles", affirme un dicton populaire.
Jean Bourg, fin poulet devant l'Éternel, le sait mieux que quiconque
et, fatigué de courir après une ombre, se retourne vers l'autre
compère, le découvreur de Sainte Anne d'Entrevaux, Jean Salvadé.
Celui-ci,
après avoir assisté à l'effondrement de ses rêves et appris la kyrielle
de plaintes qui couraient aux trousses de son ex-ami et associé, est
rentré au bercail, la queue basse et le portefeuille à sec. Cependant
pour payer ses frais et son voyage, Salvadé s'était vendu à
France-Dimanche pour quelques milliers de malheureux francs.
Et
c'est ainsi qu'avait paru le 19 novembre 1960, sous la plume du
journaliste Bronte, les effarantes confessions dans lesquelles Salvadé,
sain de corps et d'esprit, raconta par le menu comment lui, gérant de
l'Auberge du Var, propriétaire de la statue en bois polychrome de
Sainte Anne, avait fabriqué sciemment et volontairement tous les
miracles d'Entrevaux, sauf un, le dernier, celui du petit paralytique.
L'inspecteur
Bourg avait pris connaissance évidemment des papiers du journaliste
Bronte et il décide logiquement de descendre à Nice, siège de la 9ème
brigade de police judiciaire, compétente dans ce secteur, pour tenter
d'éclaircir la situation.
Puis,
assisté de l'officier de police principal Mourenc, il se rend à
Entrevaux. Le village, privé de sainte Anne n'est
plus qu'une petite bourgade sans légende étirant ses maisons le long
d'une petite rivière sans histoire. La porte de la cave-crypte est
restée ouverte sur un vide désespérant. Salvadé a l'air d'un orphelin
chassé de son orphelinat. Il voit venir les policiers sans surprise
mais non sans crainte, prend connaissance de la commission rogatoire,
prête serment comme le veut la loi et fait sa déposition.
C'est
dans ces conditions que le 11 février 1961, les officiers de police
enregistrent par procès-verbal les aveux circonstanciés, détaillés,
époustouflants, de celui qui reconnaît avoir monté le plus grand
canular de ces dernières années et d'en avoir effrontément profité.
C'est indécent, écœurant et lamentable !
Salvadé,
avec une totale inconscience, détaille en mimant au besoin les 4
miracles qui avaient fait flamber un espoir insensé dans l'humanité
souffrante. Bourg ne lui fait grâce de rien.
"Pour
le sang, demande-t-il sans se départir de son calme, ni d'un éternel
petit sourire en forme de grimace, racontez-nous comment
ça s'est passé ?"
–
Oh ! c'est bien simple, répond Salvadé d'une voix monotone. Je me
piquais le bout de l'index droit avec une épingle et je faisais tomber
les gouttes de sang en appuyant sur la phalange, à proximité immédiate
ou même en contact avec la main de la statuette. Personne ne pouvait
rien y voir.
C'est
un tour de prestidigitateur.
–
Bon, et le voile bleu de la Vierge ?
–
C'est aussi simple. J'ai allumé sur mon toit en terrasse un feu de
bengale bleu . J'ai eu le temps de redescendre parmi l'assistance pour
voir l'illumination et m'extasier avec les autres.
–
Bien, et pour la pluie miraculeuse ?
–
J'ai branché le tuyau d'eau derrière la maison et j'ai arrosé tout le
monde.
Pas
plus difficile que ça. Vous savez, dans l'ambiance qui était celle
d'Entrevaux, je jouais gagnant, n'importe quoi passait pour un miracle.
–
Parfait, et la flamme qui a jailli devant la statue avant que maître
Philip, huissier à Annot, l'a placée sous la vitrine ?
–
J'avais vidé la poudre d'une cartouche de chasse la veille dans la
coupelle et, comme je tournais le dos à l'assistance, j'ai pu y mettre
le feu sans que personne ne le voie.
Suivent
différentes questions sans importance sur son activité commerciale.
La
vente des cierges, des médailles, des petites sculptures en plâtre, sur
l'exploitation ratée du film, sur l'exposition de la statue de sainte
Anne rue Drouot à Paris, qui ne rapporta rien du tout mais permit à Da
Vinci de plumer quelques pigeons dodus comme la pauvre dame
Begault, et bien d'autres.
Là,
Salvadé voit rouge, il ne veut pas être mêlé aux escroqueries de Da
Vinci.
Ses
escroqueries à lui sont des blagues de collégien, de carabin,
d'étudiant aux Beaux-Arts dont il n'est pas responsable et n’y voit pas
la malice. Sans doute en a-t-il profité, mais est-ce sa faute si les
gens se sont précipités à sa rencontre, et sans doute est-il sincère,
puisque le juge
ne retiendra aucune inculpation contre lui.
"Pourquoi
après avoir fait votre confession à Bronte, journaliste à
France-Dimanche, et reconnu toutes les manipulations auxquelles vous
vous êtes livrés, pourquoi avez-vous affirmé un mois plus tard au chef
de la brigade de gendarmerie d'Entrevaux que les faits miraculeux
s'étaient bien produits et que vous n'aviez mystifié personne ?
Expliquez-vous."
Salvadé
se tortille comme un poisson pris à l'hameçon.
Il
n'aime pas qu'on lui mette le nez dans ses affaires. Il vend à Bronte
un récit du scandale dont il est l'artisan, et, pour avoir l'air de ne
pas se déjuger avant la publication du journaliste, il raconte une
autre salade aux gendarmes qui l'interrogent sur les mêmes faits. Il
n'y a que les esprits chagrins pour s'en
offusquer !
D'ailleurs,
rassurez-vous bonnes gens, vous trouverez aujourd'hui à Entrevaux dix,
quinze, cent personnes qui vous affirmeront que le doigt de sainte Anne
a bien saigné, qu'ils l'ont vu, que ça s'est passé sous leurs yeux,
sous leur barbe et que ce ne sont pas les dénégations de
Jeannot-le-Traître qui y changeront quelque chose.
"Expliquez-vous,
insiste Bourg, impitoyable. Dites-nous la vérité !"
. Quelle vérité veut-on qu'il dise ? Celle des enquêteurs ? Celle de
Jeanne ?
La
sienne qu'il ne connaît plus ? Celle de tous ces gens qui
l'enquiquinent ? On ne peut savoir à quel point il faut de
l’imagination pour dire la vérité ! Il regrette, transpire, se justifie
et explique qu'il ne pouvait pas faire autrement puisqu'il avait signé
un contrat avec Bronte et qu'un homme d'honneur respecte toujours sa
signature.
L'inspecteur
Bourg veut maintenant voir la statuette de sainte Anne, instrument bien
involontaire du scandale.
Allons
dans la cave de la rue basse, monsieur l'inspecteur.
– Allons-y.
Bourg
s'y transporte en compagnie du commandant Favry. Les fonctionnaires de
police ne sont pas forcément des littérateurs à la manière de Balzac,
mais ils ont le don de peindre ce qu'ils voient avec précision, vérité
et efficacité. Bourg ne déroge pas à la règle et rédige un
procès-verbal qui est un petit chef-d'œuvre .
Monsieur
Salvadé ouvre la porte qui est fermée à clé depuis la parution de sa
confession dans France-Dimanche.
Nous
constatons qu'au fond de la cave se trouve une statue enfermée dans une
vitrine déposée sur un piédestal pouvant être pris pour un autel
d'église.
Devant
est un système permettant de faire brûler un nombre important de
cierges en même temps.
Tout
autour se trouvent des coupures de journaux, des cahiers sur lesquels
les pèlerins inscrivaient leurs suppliques et
leurs remerciements.
Deux
troncs sont disposés, l'un sur une table à gauche de l'entrée, table
sur laquelle était placée les souvenirs, et l'autre près de la statue.
Ces
troncs sont fixés et fermés au moyen de cadenas.
Divers panneaux et pancartes, qui étaient destinés à guider les
visiteurs vers la grotte ont été entreposés par Salvadé dans cette cave
depuis qu'il en a fermé la porte.
Quelques
images et souvenirs restent encore sur la table. »
On se demande alors, si la fête a jamais eu lieu. C'était le 12 février
1961, par un jour calme et ensoleillé d'hiver.
Aujourd'hui,
en 1990, dans la maison de retraite où il vit, loin du tumulte de la
cité, Jean Salvadé évoque parfois la sainte kermesse des jours heureux,
le délire des foules transportées, et jure sur la Bible, que les
miracles sont vrais. S'il a renié la vérité, c'est la faute des
journalistes, des policiers, des juges et de ce bandit de Da Vinci qui
ne lui a jamais versé les sommes d'argent promises.
"Et
le visage dans la photo, s'emporte Salvadé, c'est bien celui du Christ,
l'abbé Vauthrin ne s'y est pas trompé, et si l'abbé le dit, c'est que
c'est vrai, alors fichez-moi la paix."
Oui
la paix et le silence sont retombés sur l'Auberge du Var.
La
cave de la rue basse, transformée pendant quelques années en crypte
miraculeuse a retrouvé son humble vocation, mais, si l'on prête une
oreille attentive dans les nuits silencieuses, Jeanne affirme qu'on
entend comme un murmure de prière et le grésillement des cierges.
Joséphine aussi l'a
constaté.
Les
vieilles pierres n'oublient jamais.
