ASSOCIATION pour la DÉFENSE du PATRIMOINE COMMUNAL du pays d'Annot (04240)





Le miracle de Sainte Anne à Entrevaux

Il fait encore nuit, ce matin du 27 décembre, quand Jeanne descend prendre ses fonctions dans l'Auberge du Var.

Elle a mal dormi et se dirige vers la statuette de sainte Anne qu'on aperçoit à peine dans la pénombre.

La femme n'est pas une punaise de sacristie, mais elle a des convictions bien arrêtées et n'admet pas que l'on joue avec les choses sacrées. surtout au moment de Noël, où le Ciel chante sur la terre. Elle ébauche un signe de croix, avant d'ouvrir la fenêtre pour recevoir la caresse glacée du vent d'hiver.

On a beau être dans le Midi de la France, à Entrevaux, on est en Haute-Provence et depuis peu le froid était revenu et des flaques d'eau sont gelées devant la porte. En attendant le jour, elle allume les lustres dont la lumière enveloppe le manteau bleu de sainte Anne.

Elle a rempli le grand poêle à sciure et à l’aide d’un peu d’alcool à bruler, l’a allumé. La main droite est toujours là avec sa blessure du doigt brisé toujours béante. Les premiers clients s'alignent devant le comptoir pour déguster le "petit raide", c'est-à-dire le café noir arrosé d'alcool. "pour tuer le ver".

On se demande bien de quel lombric il s'agit, pour tenter, vainement d'ailleurs, de le tuer tous les matins.

Il est 8 heures quand Salvadé descend de ses appartements, la bouche pâteuse et les cheveux en bataille. Il a encore dans l'oreille les rires de son vainqueur, et jette un regard torve à la table où se dressait la partie de "vitou" "N'y pensons plus, nous gagnerons une autre fois", ainsi se disent tous les joueurs du monde.

Son petit tour du propriétaire l'amène à la statuette qu'il a si violemment et si bêtement outragée quelques heures auparavant. Il s'arrête, songeur, et la contemple longuement. Remords ?

On pourrait le croire puisqu'il retourne plusieurs fois devant la table ronde pour prendre la statuette entre ses mains.

Puis on s'occupe des amateurs de petit déjeuner dont certains logent dans les chambres de l'auberge et réclament leur pitance habituelle.

Jeanne s'exécute avec bonne humeur et célérité, virevoltant entre les tables, allant de l'une à l'autre, saluant ses plus vieux clients.

La salle s'emplit peu à peu d'une bonne odeur de café mêlée de chicorée et de croissants chauds.

C'est alors que le miracle se produit, brusquement, sans préavis.

Jeanne s'est arrêtée, immobile, devant sainte Anne. Ses yeux remontent plusieurs fois du carrelage au doigt brisé de la statuette et tout à coup elle se met à crier : "Mais c'est du sang !" Elle hurle encore plus fort : "Mais oui, c'est du sang, mon Dieu !".

Complètement affolée, elle cherche des yeux son patron qui n'est pas là, et crie dans l'escalier : "Monsieur Jean, venez vite, un miracle, le doigt de sainte Anne saigne !" Stupeur dans la salle où règne pendant une seconde un silence de mort.

Puis c'est la ruée, la bousculade autour de la statuette. Salvadé arrive en courant, il n'a rien perdu de sa mauvaise humeur, et grogne : "Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce que c'est encore que ce bordel, ôtez-vous de là !" Lui aussi s'était immobilisé, pétrifié à son tour.

Là, par terre, une dizaine de gouttes rougeâtres et une autre qui suinte encore de la main mutilée.

Pourtant Jeannot est un dur à cuire, on ne lui fait pas prendre des vessies pour des lanternes, il se baisse et ramasse l'une des gouttes avec son doigt. "Ça paraît bien être du sang !" Salvadé n'est pas convaincu, il questionne d'un ton bourru : « Qui a fait ça ? » Personne, puisqu'il n'y avait personne autour de la petite table ronde.

Une femme élégante dans un tailleur gris, Joséphine Pélissier, avance une main craintive et, elle aussi, recueille une goutte qu'elle examine attentivement : "Oui, ça paraît bien être du sang." Jeannot, irréductible et prudent, se livre à des suppositions qui ne sont pas invraisemblables : "Il y a des poulets à la cuisine...", laissant entendre qu'un sombre plaisantin, pour faire une bonne farce, avait très bien pu passer par la cuisine pour organiser ensuite ce canular.

Lachard, un apiculteur du cru, avait vu le geste de Joséphine et l'imite à son tour. La tension dans la salle monte. Léon Fournier, pensionnaire de l'Auberge, souffle comme un bœuf, et son voisin, Antoine Meffret, se racle la gorge à s'arracher la glotte.

Jeanne tombe à genoux en sanglotant. Rien n'est plus contagieux que les larmes et l'émotion. Deux femmes se mettent à pleurer, mais Gilbert, solide agriculteur, veut en avoir le cœur net. L'observation de Salvadé lui trotte dans la cervelle.

Et si c'était une blague? Bien possible après tout. "Faut demander à Laïk, faites venir Laïk".

Tout le monde parle en même temps, tout le monde crie. Les injures voltigent. Laïk, c'est le pharmacien, et Richer, secrétaire de la mairie, homme sérieux s'il en est, se précipite à la recherche de l'apothicaire.

Salvadé, toujours de mauvaise humeur, a tout de même perdu de sa superbe. Il voit, au coup d'œil que lui adressent les gens, qu'on le rend responsable, en bien ou en mal, de la situation. Alors il tente une diversion.

Passant derrière la statuette, il la saisit à deux mains, pour l'installer sur une table plus grande et, sous le nez de dix témoins qui en témoigneront sur la Bible, on voit une, puis deux, puis trois ou quatre gouttes perler de la main blessée et tomber sur le sol.

Aucun doute n'est possible, ni aucune supercherie, les témoins pourront le jurer. Le ciel vient d'éclater dans la pièce sur la tête des assistants.

Entre temps, Richer a ramené non seulement le pharmacien mais aussi Monner, le médecin du village, qui jouit de l'estime générale.

Monner examine les traces sur le sol, sur le bois de la statuette, pense aussi qu'il est bien question de sang, mais ne peut dire s'il s'agit de sang humain ou de sang animal.

Il va procéder sans tarder à un examen dans son cabinet et, en bon scientifique, demande à Laïk d'en faire autant de son côté.

Dans l'auberge, un silence étrange a succédé au vacarme de tout à l'heure, un silence inexplicable, lourd comme une dalle de tombeau.

Puis on entend quelques chuchotements, et des respirations oppressées.

Le doigt mutilé de sainte Anne a bien saigné, c'est indiscutable, on l'a vu.

C'est donc un miracle qui se manifeste aux humains de la façon la plus touchante, la plus émouvante : une blessure qui saigne… !

La nouvelle, bien entendu, s'est répandue comme une traînée de poudre parmi les cinq ou six cents âmes de la bourgade.

On commence à venir de partout, à pied, en voiture, à bicyclette.

Un monde en marche avec ses curieux, ses sceptiques, ses redresseurs de torts, ses croyants et ses assoiffés de mystères.

La quête du merveilleux répond au plus profond de la pensée depuis la nuit des temps.

La rumeur a déjà déformé l'événement, non seulement la statue a saigné sans qu'on se préoccupe de savoir pourquoi et comment, mais la Vierge Marie est apparue à diverses reprises, des enfants l'ont vue, les sœurs de l’hôpital aussi !

Quête poignante du surnaturel pour administrer la preuve que nous ne sommes pas seuls sur ce caillou perdu dans l'immensité du Cosmos, qu'il y a une réalité plus puissante que nous, plus présente aussi, qui nous entoure, nous pénètre ou nous rassure.

Nous ne pouvons pas être les orphelins de cet univers incompréhensible puisque sainte Anne vient de se manifester, puisqu'elle a souffert et saigné comme nous souffrons et comme nous saignons.

La foule excitée pense et repense ces vérités premières qui se brisent dans les crânes surchauffés.

Une mini-émeute a lieu quand Salvadé recueille des gouttes de sang sur du coton au moment même où le pharmacien Laïk, très pâle, révèle qu'il s'agit bien de sang humain.

Chacun veut s'emparer d'un bout de ce coton miraculeux et Salvadé est obligé d'en distribuer autour de lui de minuscules fragments.

Plusieurs personnes, femmes, hommes, vieillards, sont agenouillés.

Dans une telle ambiance tout devient possible : les extases aussi bien que les apparitions, d'autant plus que les cloches de la cathédrale d’Entrevaux, hasard ou divine intervention, carillonnent.

La grande voix de bronze qui passe généralement inaperçue dans le brouhaha de la rue prend aujourd'hui l'allure d'un formidable symbole en même temps qu'un menaçant rappel.

Une bousculade a failli renverser une nouvelle fois la statuette, et Salvadé décide de l'installer dans le coin opposé à la porte, plus visible, mieux protégée, et où des cierges pourront l'entourer. Il passe derrière sainte Anne comme tout à l'heure, saisit la statuette de la même manière et des cris s'élèvent aussitôt.

Quelques gouttes apparaissent, que Joséphine Pélissier recueille pieusement dans une petite coupelle. Emotion sans limite, crainte, joie, terreur... c'est bien peu dire.

Une femme, qui était à genoux, se dresse brusquement, pousse un cri strident, lève les bras et tombe à la renverse, évanouie.

Elle a eu le temps de murmurer : "La Vierge nous a bénis", tandis que le Dr. Monner réclame de l'eau froide pour la réanimer. Courette, le jardinier du presbytère, confirme qu'il a bien vu lui aussi le geste de bénédiction de la Sainte et ajoute qu'une colombe blanche s'est posée sur le toit de la maison………..

Ceux qui n'ont pas vécu ces moments privilégiés ne peuvent imaginer l'intensité de l'extase qui serre les gorges et pèse sur les poitrines. Salvadé lui-même, après avoir reposé la statuette, est pâle comme un mort, et devient à son tour le client du Dr. Monner qui ne sait plus où donner de la tête……..

Peu à peu l'effervescence fait place à un demi-recueillement troublé en fin d'après-midi par l'arrivée de deux journalistes de Nice Matin ainsi que de Paris-Presse qui prennent des photos de sainte Anne, de Salvadé, et de l'Auberge du Var.

Une vieille femme de l'hospice est étendue à plat ventre, les bras en croix, dans la position classique de la soumission-adoration.

D'autres, avec Jeanne, sont agenouillées en prières depuis tout ce temps , murées en une ferveur solitaire et immobile. Les cierges que l'on a fait venir de l'épicerie voisine donnent à la statue de sainte Anne la vie mouvante des flammes et transforment l'Auberge du Var en chapelle dans les flashes des journalistes qui s'en donnent à cœur-joie.

Ils ont même photographié quelques gouttes de sang sur le carrelage auxquelles personne n'a encore osé toucher ! Pourtant, un homme ne perd pas de vue la réalité des choses : Richer, le secrétaire de mairie, qui ne porte pas la religion dans son cœur.

La vue des appareils photos lui donne une idée et il s'en ouvre, à voix imperceptible, aux journalistes : "Faudrait voir ce qu'il y a dans ce bout de bois, supposez que l'on y trouve des tubes, cela expliquerait tout. … !" "Mais vous avez vu la statue saigner plusieurs fois, vous l'avez bien vue ? – Oui, mais on peut se tromper."

Richer a raison, on peut se tromper, rien ne vaut en pareil cas la démonstration indiscutable et froide de la science.

L'un des journalistes connaît le docteur Tropini, radiologue à Nice, et promet de le saisir du problème le soir même.

L'angélus a sonné depuis longtemps, quand les derniers assistants s'en vont, laissant derrière eux un indescriptible champ de bataille.

Les rangées de cierges qui brûlent dégagent un parfum d'église auquel se mêle l'odeur de cimetière des gerbes de fleurs.

Au moment où Jeanne, exténuée, ferme la porte, un grand bonhomme barbu passe la tête. C'est le maire de la commune, Bernardini, que les événements n'ont pas perturbé une seconde.

Peu porté sur les choses du culte, le seul élément qui l'intéresse est le bénéfice que la commune peut retirer d'une histoire pareille. Bernardini est commerçant en confection avec un tiroir-caisse à la place du cœur.

Il suppute déjà les bénéfices de la vente des cierges, il pense à faire fabriquer des médailles à l'effigie de sainte Anne, des cartes postales et des petites réductions en plâtre de la statue. Il faudra recueillir une pleine fiole de sang, prélevé sur un animal quelconque, – qui dira le contraire ? – il y a bien le flacon de saint Janvier à Naples !

On organisera des processions et peut-être construira-t-on un jour une église, une basilique comme à Lourdes. Il donne des conseils pratiques à Salvadé pour recevoir dès demain les offrandes des visiteurs et les dons des adorateurs, puis s'en va, la cervelle frémissante de projets plus mirifiques les uns que les autres.

Tout cela n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd et Jeannot se frotte les mains, conscient de s'être trouvé pour une fois au carrefour de la chance.

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