ASSOCIATION
pour la DÉFENSE du
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Le
miracle de Sainte Anne à Entrevaux
L'an
va vers son destin comme un ruisseau qui passe. La vieille année est
morte, vive l'année nouvelle..
Et
ce 4 janvier 1954, Jean Salvadé se retourne joyeusement dans tous les
sens.
L'Affaire
tourne rond, les visiteurs sont de plus en plus nombreux, de plus en
plus généreux, et quelques très gros billets dans les bassinets
attestent que certains de ces visiteurs avaient de lourdes choses sur
la conscience.
L'adjoint
du docteur Tropini vient de déposer à la mairie le rapport de son
savant patron, où l'on peut lire, à la grande désillusion de Richer :
"J'affirme, en engageant ma réputation, que la statuette ne présente
aucun signe suspect et que l'écoulement sanguin reste pour moi
inexplicable"
Signé : Tropini, médecin-radiologue.
Donc
pas de tubulure machiavélique qui aurait effectivement expliqué tout.
En
second lieu, confirmation du laboratoire parisien de l'identité
judiciaire saisi par le pharmacien Laïk: "Le sang examiné est bien du
sang humain."
Deux
bonnes nouvelles qui portent l'effervescence à son comble.
Salvadé
est devenu une sorte de demi-dieu vivant, un interlocuteur privilégié
entre le monde bienheureux ou vit Sainte Anne et le monde de larmes où
nous pataugeons.
Certains
s'arrangent pour le toucher quand il passe, modeste et lourd de son
merveilleux secret.
L'homme
supporte cette sorte de consécration voulue par le destin avec une
philosophie souriante qui fait l'admiration de Jeanne.
Pour
un peu, elle l'appellerait "Maître", comme les disciples nommaient
Jésus.
On
n'en est pas encore là, mais ça vient… ! Dehors les gens se sont
disciplinés, ils prennent la queue bien gentiment, leurs espérances
dans une main et le
cierge dans l'autre.
C'est
fou d'ailleurs ce que le cours de la bougie a monté depuis hier, de 10
à 50 francs, le fournisseur, un certain Monti, établi, près du
pont-levis, ayant estimé qu'il se trouverait bientôt en rupture de
stock.
Un
autre problème se pose, celui de la protection du corps même de la
statuette.
Si
son âme est pleine de mansuétude pour les humains, son corps reste
fragile et exposé aux excès de ses admirateurs.
Quelques-uns
n'ont-ils pas poussé l'inconscience sacrilège jusqu'à tenter de
prélever un
fragment si petit soit-il de ce bois surnaturel. Il faut donc envisager
de placer sainte Anne dans une vitrine que Salvadé commande en toute
hâte au menuisier.
C'est
une belle matinée d'hiver, transparente, ensoleillée, pleine du
piétinement des humains et des cloches de la cathédrale. Un des
assistants, dans la file qui attend stoïquement devant la porte, tend
la main en
avant et interroge le ciel.
Une
goutte d'eau est venue lui frapper le visage.
Le
ciel est pur et transparent comme un cristal de roche.
D'autres
pénitents font le même geste et lèvent le nez.
De
nouveau aucun doute n'est permis, cette eau qui tombe d'un ciel
limpide, sans nuage, ne peut être qu'une eau miraculeuse, une eau
bénite qui vient ajouter sa saveur mouillée aux
autres bienheureux prodiges.
L'ondée,
légère comme une caresse divine, s'accélère, il pleut maintenant une
giboulée angélique mais aucun des assistants ne songe à s'abriter.
"Alléluia !" chantent quelques-uns, le visage ruisselant de joie, de
pluie et d'émotion.
Cela
dure un bon quart d'heure et la douche céleste s'arrête comme elle est
venue. Les vêtements sont trempés, il faut évidemment les changer, car
la fraîcheur de l'hiver ne tient aucun compte de la température de
l'eau même si elle est bénite.
Nul
doute que vestes et gabardines, pieusement rangées dans les placards,
seront une nouvelle preuve de l'au-delà dans ses manifestations
infinies.
Au
train que va le monde, il faut s'organiser et d'abord offrir à sainte
Anne un lieu d'adoration qui ne soit pas une salle d'auberge.
Bien
sûr, Jésus naquit dans une étable, entre le bœuf et l'âne gris, mais
ce n'est pas une raison pour condamner les membres de son panthéon à la
fréquentation habituelle des naïfs et des ivrognes.
A
force de chercher, Jeanne, l'infatigable servante du Seigneur, trouve
un humble local à vocation de débarras, juste à côté de l'Auberge du
Var.
On
jette sur le trottoir les objets
impies qui s'y trouvaient, et l'on construit une véritable chapelle
avec guirlandes de fleurs, rangées de cierges bien entendu, prie-Dieu
pour les dévots, chaises pour les impotents, sans oublier les
incontournables troncs destinés à recevoir la traduction matérielle des
nourritures célestes.
Telle
qu'elle est offerte maintenant à la passion des foules, sur un
véritable autel bordé de dentelles blanches, sous le crucifix de son
saint patron, sainte Anne d'Entrevaux a pris une dimension nouvelle,
celle mystérieuse et inexplicable de la béatitude. Jusqu'à Richer, qui
était rentré comme un soudard et en sort sur la pointe des pieds, les
yeux au sol.
Jean Salvadé cache mal sa jubilation, ça va plus vite que la musique et
il n'est pourtant pas au bout de ses divines surprises.
