ASSOCIATION pour la DÉFENSE du PATRIMOINE COMMUNAL du pays d'Annot (04240)





Le miracle de Sainte Anne à Entrevaux

Le temps fort de la journée est l'arrivée du menuisier qui porte sa vitrine comme le saint sacrement. Stéphane Daniel, compagnon du Tour de France sait travailler, et son œuvre reflète les multiples aspects de son talent.

La vitrine comporte 4 faces vitrées en comptant le dessus également vitré, pour que la statuette puisse être vue de partout. Une épaisse plaque de bois plein forme le socle.

Les vitres à facettes, sont fixées par des baguettes d'acajou. Le socle également. Il ne s'agit plus que d'installer sainte Anne dans son refuge transparent à l'abri des sordides convoitises.

Seul le maître, Jean Salvadé, a le droit de porter la main sur la statue d’après Jeanne, Mais le maître n'est pas là… !

On court à sa recherche et il arrive enfin, les bras chargés de médailles et de cartes postales qu'il avait commandées près du pont-levis, chez le dénommé Monti, et qui se vendent comme des petits pains.

L'opération ne devrait pas soulever de difficulté, mais sait-on jamais avec une sainte aussi généreuse… !

La vitrine posée sur une table n'attend plus que le bon vouloir de l'officiant, tandis que des jeunes filles de l'orphelinat psalmodient le Gloria.

Cependant Salvadé semble hésiter. Il se demande comment prendre la statuette.

Finalement, le dos tourné aux assistants qui retiennent leur souffle, face à sainte Anne dont le visage paraît se pencher vers lui, il la soulève doucement pour la placer dans sa demeure.

La manœuvre s'achève sans encombre avec élégance et précision. C'est alors qu'a lieu une nouvelle manifestation des forces mystérieuses.

Salvadé s'est redressé, les yeux fixés sur la statuette, quand brusquement une lueur fulgurante semblant provenir des pieds de sainte Anne s'élève jusqu'au plafond.

L'éclair a duré une seconde. Salvadé, s'est jeté en arrière, terrorisé, les sourcils brûlés et il lui faut quelque temps pour retrouver ses esprits.

Alors il parle d'une voix sourde qui ne lui est pas habituelle : "Jamais, jamais, je ne retoucherai à sainte Anne".

Une crainte superstitieuse a glacé les spectateurs qui se demandent ce que le ciel a voulu dire, quel avertissement il a voulu lancer.

Difficile de conserver la tête froide devant des prodiges qui dépassent l'entendement. Les plus lucides et les moins craintifs essaient de comprendre d'où l'éclair est parti.

La flamme a jailli indiscutablement de la coupelle où le sang de sainte Anne s'était coagulé et qui était placée au pied de la statuette. "Honte et malheur à ceux qui douteraient encore de la vérité des miracles".

Gloria in excelsis Deo chante le chœur des jeunes filles.

Après quoi Richer fit irruption, accompagné d'un homme vêtu de noir portant une sacoche.

L'homme en noir est Maître Jean Philip, huissier à Annot, dûment requis par la mairie d'Entrevaux en la personne de son secrétaire, pour apposer les scellés sur la vitrine abritant sainte Anne.

L'officier ministériel sollicite l'accord explicite de Salvadé qui ne peut pas refuser et n'en a pas d'ailleurs l'intention.

Maître Philip avait bien mis une bonne demi-heure pour effectuer les 17 km entre Annot et Entrevaux, au volant de sa Simca 5 à deux places de couleur noire ; non pas que la vitesse était limitée, mais son abonnement au comptoir des débits de boissons d’Annot, notamment au café Sauvan, ralentissait quelque peu ses réflexes ; lorsqu’il avait dépassé son quota personnel de pointus, il partait en grande conversation mystique avec un contradicteur imaginaire et l’index de la main droite levé vers le ciel, il plaidait une cause mystérieuse et devenait intarissable ; au volant de sa Simca 5, il ne pouvait plus alors compter que sur sa main gauche ; en dehors de ce navrant travers, qu’il partageait avec beaucoup d’autres, il était d’une intégrité et d’une honnêteté redoutable.

Maître Jean Philip avait extirpé de sa sacoche un bâton de cire rouge, un rat de cave et un sceau en cuivre ; on sent qu’il a l’habitude de se genre d’exercice, la cire grésille, coule contre le bas du socle de la vitrine.

L'auxiliaire de justice crache alors doctement sur le sceau de cuivre pour qu'il n'adhère pas à la cire.

Cérémonial précis, rôdé par des années de pratique.

Aucun geste n'est superflu et tous sont nécessaires. Puis, pour plus de sécurité, il recommence sur la face opposée.

Beaucoup de gens s'attendent à ce que l'homme en noir et son complice soient réduits en cendres par le feu du ciel comme Sodome et Gomorrhe, mais il ne se produit rien de semblable et l'huissier remballe sa marchandise puis disparaît avec Richer, en rasant les murs, alors qu'une lueur de réprobation s'allume dans quelques regards.

On entend juste la voix de Jeanne qui murmure : "Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font.".

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