ASSOCIATION pour la DÉFENSE du PATRIMOINE COMMUNAL du pays d'Annot (04240)





Le miracle de Sainte Anne à Entrevaux

Lui, Jean Salvadé, sait exactement ce qu'il fait. Si tout va bien, et il n'y a pas de raison que ça change, il se retirera dans 5 ans, fortune faite.

Le printemps explose dans tous les bourgeons et dans tous les nids d'oiseaux. La plus belle période de l'année, celle du triomphe de la vie, chante sur Entrevaux et sa chapelle improvisée. Le doigt de la statuette toujours enfermée n’a pas saigné depuis le début de l'année, mais cela n'a plus d'importance, les miracles ont été suffisamment colportés et amplifiés.

La gare de la petite ville est devenue la plus fréquentée de la région.

L'autocar de Gap à Nice et celui de Nice à Annot font un arrêt prolongé à Entrevaux, parfois plus d’une demi-heure : "L'arrêt de la Vierge", ce qui permet aux voyageurs d’aller boire un coup chez "Sainte Anne", les chauffeurs étant souvent obligés d’aller chercher les clients pour repartir ; Pourtant une consécration manque au gérant de l’hôtel du Var, la vraie, la seule, l'unique, la bénédiction de l'Église.

Il a bien saisi l'évêque de Digne, Monseigneur Jourcin, mais, Monseigneur fait la sourde oreille, dans le droit fil de la prudence ecclésiastique qui se méfie des émotions passagères.

Cependant le prélat diligentera les abbés Lunet et Bernard pour effectuer une enquête discrète ; ces derniers iront interroger le pharmacien Laïk qui leur confirmera : "C’est bien du sang… !"

Le curé de la paroisse d’Entrevaux, l’abbé Desdier, en fonction du coton imprégné de sang que Salvadé lui a fait parvenir, aurait aimé accueillir Sainte Anne au sein de son église, mais devant le refus de Salvadé de déménager la statue, il n'a même pas daigné organiser une procession le jour de Pâques.

Il est vrai que Richer, l'infatigable secrétaire de mairie, l’avait menacé d'interrompre les travaux de réfection du clocher, s’il lui prenait fantaisie de promener Saint Jean, patron d’Entrevaux, du côté de Sainte Anne. Dans ces conditions, il ne reste plus que le vicaire du Christ.

Et Salvadé, envoie au pape Pie XII un autre échantillon du coton miraculé, avec notice explicative. Le souverain pontife, on s'en doute, ne se précipita pas dans les bras de l'heureux aubergiste, se bornant à saisir les membres de la commission du Saint Suaire de Turin, qui, à part un voyage à Paris, pour lequel Salvadé se rendra dans la capitale avec Sainte Anne dans une valise,ne bougeront pas plus que les autres.

Combien de cotons ensanglantés Jeannot a-t-il encore en réserve ? Autre mystère. 

Cependant un nouveau personnage apparaît dans le ciel d'Entrevaux, sous les traits d'un petit homme rondouillard de 50 ans, à l'élégance typiquement italienne et au geste onctueux : Marcello Da Vinci, affirmant être le descendant direct de Léonard de Vinci, excusez du peu., commerçant en objets d'art, qui n'a, bien entendu, rien à voir avec l'immense artiste de Florence, mais a tout de même hérité de son ancêtre supposé d'honnêtes dispositions pour la statuaire.

Il n'y aura d'honnêtes que ses dispositions. Mais n'anticipons pas.

Da Vinci arrive de Nice dans une rutilante petite Dauphine fraîchement sortie des usines Renault.

L'écho des miracles d'Entrevaux, colportés par Paris-Presse, est arrivé jusqu'à lui, et l'homme a voulu se rendre compte sur place de la "véracita dei fatti", comme il dit avec un brin de suffisance.

Il se mêle sagement à la cohorte des visiteurs, achète son cierge, qu'il allume à la flamme d'autres cierges, il prend l'air de contrition qui convient, et entre à pas comptés dans le "sanctuaire".

Da Vinci ne s'attendait certes pas à trouver cette atmosphère de ferveur et de recueillement, ces visages extasiés de jeunes et de vieux, qui tournent leurs regards et leurs espérances vers cette statuette polychrome que la lueur des bougies anime mystérieusement.

La chapelle improvisée donne sur la rue, mais communique aussi par une large baie avec la salle de l'Auberge, de sorte qu'après avoir prié Sainte- Anne, il n'est pas interdit d'aller se recueillir devant les objets de consommation plus ordinaires.

Ce que fait le voyageur. Da Vinci déguste lentement un pastis et il réfléchit intensément.

Ce qu'il a vu le conforte dans l'idée qu'une exploitation bien organisée rapporterait cent fois plus que la parade foraine à laquelle il vient d'assister.

Pour l'homme d'affaires peu importe au fond que les miracles soient vrais ou faux, ce qui importe est que les gens y croient, le reste c'est-à-dire la manne financière, suivra obligatoirement.

Si des charlatans exploitent de faux miracles et en tirent de substantiels profits, de vrais miracles devraient logiquement rapporter le trésor du roi Salomon.

Et, jusqu'à nouvel ordre, il semble bien que ceux d'Entrevaux soient authentiques. Foin de la philosophie, c'est Jean Salvadé maintenant qui l'intéresse.

L'Italien retors examine le Gaulois volubile et sent qu'il va n'en faire qu'une bouchée. En réalité, Da Vinci sera le mauvais ange de Salvadé.

Ce dernier aurait très bien pu poursuivre tranquillement sa carrière d'apprenti gourou jusqu'à la fin de ses jours.

Pourtant, le destin, en plaçant sur sa route le fils putatif de Vinci, en avait disposé autrement. Il ne fallut qu'une heure à Da Vinci pour retourner Jeannot cul par-dessus tête et le convaincre qu'avec les méthodes scientifiques du management moderne l'affaire de sainte Anne d'Entrevaux deviendrait la grande affaire industrielle du siècle, plus forte que Lisieux, plus rentable que Lourdes.

On bâtirait une église, on produirait un film, on promènerait sainte -Anne dans le monde entier devant des foules en liesse, on l'exposerait à Paris, à Rome...

Au troisième pastis la fiction rejoint la réalité, et Da Vinci décide de passer à l'action sans plus attendre. Il offre à Salvadé une somme de 200.000 francs (anciens) que l'autre accepte aussitôt, en attendant la constitution d'une SARL dont les deux compères se partageront les parts et les bénéfices.

Da Vinci s'installe, pour quelques jours, à l'Auberge du Var pour diriger plus facilement et plus efficacement l'opération. Il est convenu qu'il touchera, en attendant mieux, 10 % du produit des dons, ventes de cierges et de médailles.

Comme il est sculpteur il va mouler le corps de Sainte Anne et le reproduire en plâtre à plusieurs exemplaires dont l'un sera exposé dans la boutique qu'il possède, 32, rue Drouot à Paris.

En plus, il inondera le marché, de petites sainte Anne en réduction, d'une dizaine de centimètres de haut, avec l'histoire des miracles racontée en plusieurs langues.

Partout, il est partout, l'infatigable Da Vinci, qui semble avoir le don d'ubiquité et, comme dit Salvadé dans ses tournures imagées, "il pète d'idées".

L'une d'elles sera d'installer sainte Anne dans un endroit plus décent et plus propre à la méditation que l’ancien réduit, donc plus propice à éveiller la générosité des braves gens.

Justement, quelques mètres plus loin, dans la rue basse, une vaste cave voûtée avec colonnades datant de l'époque des remparts est disponible.

C'est exactement ce qu'il faut, avec ce mystère irremplaçable des vieilles pierres, où les légendes oubliées reprennent vie dans la sarabande des fantômes. Une seule journée suffit pour mettre les choses en état et offrir à sainte Anne dans sa châsse-vitrine une véritable crypte digne des plus authentiques lieux de culte.

La lumière sacrée des cierges ridiculise l'éclairage électrique réduit à l'état de veilleuse.

On a même placé dans le trou d'une colonnade un crâne humain avec ses orbites creuses et son horrible sourire, histoire de frapper encore davantage l'imagination des âmes en inquiétude. Jeanne ajoute un encensoir qui dispensera l'odeur de la mort et de la résurrection aux pauvres mortels.

Da Vinci, satisfait, félicite son associé avec cette chaleur débordante qui n'appartient qu'aux Italiens, et décide de remonter à Paris pour fonder leur société à responsabilité ô combien limitée !

Il y ajoutera même un comité de patronage avec quelques écrivains, diplomates et vieilles dames de bonne société qui ne refusent jamais leur aide à une œuvre pie.

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