ASSOCIATION pour la DÉFENSE du PATRIMOINE COMMUNAL du pays d'Annot (04240)






La nuit de Noël

Par une nuit de Noël, après avoir mangé les raiolles de courge, la petite Roseline Grac de Braux (cinq ans), qui avait un peu de fièvre, garda la maison.

Ses parents ne voulurent pas la laisser aller à la messe de minuit à l’église, car il fallait une heure de marche pour s’y rendre et ils lui dirent de bien fermer la porte derrière eux.

Toute sa famille, après le repas, partit pour l’église.

Roseline dormait comme un petit ange, après avoir vu une belle orange avec un peu d’huile de noix dedans, pour donner de la lumière.

Elle s’était endormie, en sonjant à l’assiette du pauvre, au bout de la table des sept desserts et de méditer ceci, avant de s’endormir, elle ne put s’empêcher de lever la clenche du verrou de la porte. Son rêve, clair comme l’eau d’un gouffre, léger comme la laine des moutons, lui faisait voir de brave gens souriant devant la crèche, mais elle mastiquait sans arrêt un morceau de nougat qu’elle s’était incrusté dans les dents et qui revenait en miettes sur la langue.

Ce nougat était son cadeau personnel de Noël que lui avait envoyé le "Jésus" !

Devant la colline, derrière les haies d’épineux qui empêchaient les poules de s’enfuir, un homme avait suivi le déroulé des choses, surveillant le départ des fermiers. "Maintenant qu’il n’y a plus personne, je suis le maître" !

Un pauvre diable sans un sou, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, ratissait le terroir, dans l’attente, en quête de quelque ânerie qui lui ferait passer les fêtes un peu mieux.

Dans les autres fermes, les chiens le voyaient arriver, ne cesser pas de japper ; c’est alors qu’il lui fallait virer chemin, avec rien dans la lanterne, par chemins et ruelles. Le jour, il se cachait derrière les châtaigniers ; et la nuit, il se traînait dans les jardins et les hangars, à défaut de fermes, à chercher le moindre grain de blé tombé au sol, pour le mastiquer et ainsi avoir dans la bouche, un autre goût que celui de sa salive.

Les écuries, les poulaillers bien fermés, ne laissaient pas passer un souffle et les jardins, sous la neige, ne laissaient pas grand-chose à ramasser.

Mais, ce soir, il avait bien fait d’attendre devant cette ferme.

Il étirait le gosier et calculait en admirant la maison solitaire.

Roseline, à ses rêves, n’entendit rien.

Les chiens étaient à la messe avec la famille car il fallait se garder des loups qui hantaient les environs, surtout quand il gèle comme du fer.

Il n’y avait pas assez de bâtons et des bêtes avec leurs colliers cloutés à pointes qui les aidaient bien en cas de mauvaise rencontre.

Pour l’heure, les loups s’en donnaient à cœur joie dans les bas-fonds des collines, du côté de "la Beausset", proches du moulin de farine, où ils festoyaient en famille eux aussi et, en passant sous les branches basses des arbres, détachaient comme des papillons de nuit qui voletaient dans la nuit glacée.

L’homme entra très lentement, avec la peur dans le ventre…

La porte fit en s’ouvrant un crissement.

D’un coup, une douce chaleur le couvrit comme un manteau. Il referma la porte…Le feu, qui étincelait, lançait des ombres fantastiques sur les murailles ; un siège de genévrier proche de la cheminée, pour les ancêtres qui y passaient tout le jour, machouillant la pipe, crachant dans les cendres en parlant de leur jeunesse, en secouant la tête.

Sur le côté de la cheminée, un petit plat couvert embaumait.

Il y envoya la main et découvrit des ravioles toutes chaudes de courges à la sauce de noix qui attendaient le "pauvre"…

Son œil s’arrêta sur la table mise et sur l’assiette du pauvre qu’il faisait sienne, environnée des mendiants, noix, amandes, figues, raisin et de papillotes frisées.

Il prit l’assiette de ravioles et s’assit, puis attaqua de manger avec les mains.

Il s’en lécha les cinq doigts et le pouce.

Du bruit de la mastication, la petite, dans son petit lit proche du pétrin, se retourna, lui ne s’en avisa même pas, en mangeant comme un ogre, les joues énormes, les coudes sur la table, mélangeant doux et salé. Il aurait englouti la mer et les poissons. Il poussa des cuillères qui chutèrent sur les carreaux.

Roseline se dressa, son rêve oublié, sa fièvre disparue, sa bonne langue revenue : "Alors, c’est vous le pauvre" !

Tous m’en avaient parlé ! Servez-vous, mangez, buvez, vous êtes chez vous, vous pouvez chanter devant la crèche, moi, j’ai sommeil…

Et ce disant s’étira en baillant. L’autre, stupéfait, la regarda avec chagrin, car il aurait préféré être seul pour manger…

La présence de la petite le dérangeait. Vous savez que pour un malheureux, le rare repas est un plaisir qui doit être solitaire…non partagé…

Une noix dans la main, en train de mastiquer une grasse chicorée, ramassa tout ce qu’il pouvait, dévora comme un goinfre et s’en alla lentement en envoyant dans sa poche le plus possible, en reluquant à la dérobée la gamine et la rangée de santons au bord de la tablette de la crèche.

Dehors, le méchant froid et la neige fondue le reprirent par les épaules et il prit le chemin de la grange, car pour un homme rassasié, le sommeil le gagne !

Il s’enveloppa dans le creux du foin et s’endormit comme un honnête homme.

Roseline guérie, la première sur pied le matin, parla de la venue du visiteur à sa mère.

Celle-ci en ria, elle savait que sa fille tenait de son père le don du conte merveilleux, des beaux discours.

Elle écouta sa fille en marmonnant, cela ne lui plaisait guère que l’enfant eût cette manie de polémiquer en belles paroles, d’élaborer des mots enchanteurs.

Cela ne venait pas d’elle ! La part du pauvre ? Je ne t’en dis pas plus !

La mère pensa que les malotrus, invités de la veille, sans patience, qui toujours sont affamés, devaient avoir mangé le reste du réveillon, après la messe.

Personne ne le saura : le vagabond dormit dans la grange comme un bienheureux, avant de partir sur le matin, à la belle étoile, en rotant, avec des aigreurs d’estomac.

Savez-vous, quand on n’a pas l’habitude de manger tous les jours, quand cela arrive, cela fait tant de bien que de mal. Il faisait beau : Noël au jeu, Pâques au feu !

Roseline devint vieille et toujours se rappelait de la nuit de Noël du pauvre.

Comme elle enjolivait beaucoup, les gens de Braux sont des poètes, elle imagina que l’homme lui parlait, qu’ils chantèrent ensemble, en entendant les cloches et finalement, il fut malaisé de trier le vrai du faux, pour la grande joie des petits-neveux qui avaient pris parti pour elle

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